Daniel Pennac, “Chagrin d’école”: la mère perdue!!

Il y a la mère perdue, épuisée par la dérive de son enfant,
évoquant les effets supposés des désastres conjugaux : c’est
notre séparation qui l’a… depuis la mort de son père, il n’est
plus tout à fait… Il y a la mère humiliée par les conseils des
amies dont les enfants, eux, marchent bien, ou qui, pire,
évitent le sujet avec une discrétion presque insultante… Il y
a la mère furibarde, convaincue que son garçon est depuis
toujours l’innocente victime d’une coalition enseignante,
toutes disciplines confondues, ça a commencé très tôt, à la
maternelle, il avait une institutrice qui… et ça ne s’est pas du
tout arrangé au CP, l’instit, un homme cette fois, était pire,
et figurez-vous que son professeur de français, en quatrième,
lui a… Il y a celle qui n’en fait pas une question de personne
mais vitupère la société telle qu’elle se délite, l’institution
telle qu’elle sombre, le système tel qu’il pourrit, le réel en
somme, tel qu’il n’épouse pas son rêve… Il y a la mère
furieuse contre son enfant : ce garçon qui a tout et ne fait
rien, ce garçon qui ne fait rien et veut tout, ce garçon pour
qui on a tout fait et qui jamais ne… pas une seule fois, vous
m’entendez ! Il y a la mère qui n’a pas rencontré un seul
professeur de l’année et celle qui a fait leur siège à tous… Il
y a la mère qui vous téléphone tout simplement pour que
vous la débarrassiez cette année encore d’un fils dont elle ne
veut plus entendre parler jusqu’à l’année prochaine même
date, même heure, même coup de téléphone, et qui le dit : «
On verra l’année prochaine, il faut juste lui trouver une école
d’ici là. » Il y a la mère qui craint la réaction du père : «
Cette fois mon mari ne le supportera pas » (on a caché la
plupart des bulletins de notes au mari en question)… Il y a la
mère qui ne comprend pas ce fils si différent de l’autre, qui
s’efforce de ne pas l’aimer moins, qui s’ingénie à demeurer la
même mère pour ses deux garçons. Il y a la mère, au
contraire, qui ne peut s’empêcher de choisir celui-ci («
Pourtant je m’investis entièrement en lui »), au grand dam
des frères et soeurs, bien sûr, et qui a utilisé en vain toutes
les ressources des aides auxiliaires : sport, psychologie,
orthophonie, sophrologie, cures de vitamines, relaxation,
homéopathie, thérapie familiale ou individuelle… Il y a la
mère versée en psychologie, qui donnant une explication à
tout s’étonne qu’on ne trouve jamais de solution à rien, la
seule au monde à comprendre son fils, sa fille, les amis de
son fils et de sa fille, et dont la perpétuelle jeunesse d’esprit
(« N’est-ce pas qu’il faut savoir rester jeune ? ») s’étonne
que le monde soit devenu si vieux, tellement inapte à
comprendre les jeunes. Il y a la mère qui pleure, elle vous
appelle et pleure en silence, et s’excuse de pleurer… un
mélange de chagrin, d’inquiétude et de honte… À vrai dire
toutes ont un peu honte, et toutes sont inquiètes pour
l’avenir de leur garçon : « Mais qu’est-ce qu’il va devenir ? »
La plupart se font de l’avenir une représentation qui est une
projection du présent sur la toile obsédante du futur. Le futur
comme un mur où seraient projetées les images
démesurément agrandies d’un présent sans espoir, la voilà la
grande peur des mères !

(Daniel Pennac, “Chagrin d’école”)

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